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Le Cameroun produit des champions. Mais où est le système qui permet à tous de pratiquer le sport ?

Le Cameroun sait célébrer ses champions, mais produire des athlètes de haut niveau ne suffit pas à bâtir une véritable culture sportive. Entre données lacunaires, inégalités d’accès et programmes rarement évalués, l’enjeu est de transformer les performances de quelques-uns en possibilités durables de pratique pour le plus grand nombre.

Muana Lubo Mukenge

Founder

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Muana Lubo Mukenge

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Le Cameroun produit des champions. Mais où est le système qui permet à tous de pratiquer le sport ?

Le succès international d’un pays ne suffit pas à mesurer son développement sportif. L’enjeu est de transformer les performances de quelques-uns en possibilités durables pour le plus grand nombre.

Le Cameroun sait célébrer ses champions. Il sait aussi faire du sport un symbole de fierté nationale, de rayonnement international et d’unité populaire. Mais une question demeure, bien au-delà des podiums et des médailles : que vaut le succès sportif d’une nation si les possibilités de pratiquer restent inégalement accessibles à sa population ?

La question mérite d’être posée avec sérieux. Car produire des athlètes de haut niveau et développer une véritable culture sportive sont deux ambitions différentes. Un pays peut révéler des talents exceptionnels sans garantir à chaque enfant l’accès à une pratique régulière. Il peut investir dans la performance sans relier efficacement l’école, les clubs, les structures communautaires et les filières de formation. Il peut inaugurer des infrastructures sans toujours disposer des données permettant d’évaluer leur état, leur fréquentation et leur utilité sociale.

Le problème n’est donc pas de célébrer les champions. C’est de croire que leur réussite suffit à démontrer la solidité du système qui les entoure.

Le sport ne se résume pas à la performance

Dans le débat public, la réussite sportive se mesure facilement : médailles, titres, qualifications internationales et records. Le développement sportif exige une lecture plus exigeante.

Pour apprécier la solidité d’un système sportif, il faut examiner qui pratique une activité physique ou sportive, à quelle fréquence et dans quelles conditions. Cette analyse doit aussi tenir compte de l’égalité d’accès entre les femmes et les hommes, de l’adaptation des équipements aux personnes en situation de handicap et de l’existence de parcours permettant aux jeunes de progresser, de la pratique scolaire ou communautaire jusqu’au sport de compétition.

Ces questions ne sont pas secondaires. Elles permettent de distinguer la réussite de quelques athlètes de la capacité d’un pays à organiser durablement la pratique sportive.

Les travaux de De Bosscher et de ses collègues sur les politiques de sport de haut niveau montrent l’importance de plusieurs dimensions : financement, gouvernance, détection des talents, encadrement technique, infrastructures, compétitions et recherche. Leur cadre comparatif est utile pour comprendre les conditions institutionnelles de la performance.

Mais il ne suffit pas à évaluer l’ensemble d’un système sportif. Une politique capable de préparer des athlètes à la compétition internationale n’est pas nécessairement une politique garantissant une pratique accessible, régulière et inclusive à l’échelle de la population.

C’est précisément là que commence le débat sur le développement sportif.

Le Cameroun : des institutions, des ambitions, mais quelles garanties de résultats ?

Il serait inexact de présenter le Cameroun comme un pays dépourvu de politique sportive ou d’institutions. Le pays possède un cadre institutionnel, des administrations chargées du sport, des fédérations et des dispositifs de soutien à la performance.

Les recherches de Clarke et Ojo sur la politique sportive camerounaise ont notamment examiné l’organisation du secteur, ses infrastructures, le sport scolaire et le sport de haut niveau. Elles fournissent un point de départ pour comprendre les ambitions et les difficultés de mise en œuvre de cette politique.

Un autre éclairage vient de l’administration camerounaise elle-même. Dans son bilan publié en juin 2025 sur la performance du ministère des Sports et de l’Éducation physique en 2024, la Direction générale du budget faisait état du suivi de 993 athlètes de haut niveau, de 179 encadreurs techniques, de 47 stages internes de préparation et de 16 compétitions organisées sur le territoire national.

Ces chiffres témoignent d’une activité institutionnelle réelle. Ils ne doivent ni être minimisés ni être confondus avec une mesure globale du développement sportif.

Le même bilan appelait à préciser les objectifs relatifs à l’entretien des infrastructures sportives et à améliorer la qualité des données statistiques.

Cette observation est importante. Elle invite à déplacer le débat : au-delà des moyens mobilisés et des activités organisées, comment évaluer les résultats obtenus ? Comment savoir si les équipements restent fonctionnels, si les programmes atteignent leurs publics et si les investissements produisent des effets durables ?

La réponse ne consiste pas à déclarer que le système échoue. Elle consiste à exiger les éléments permettant de juger ce qu’il accomplit réellement.

Les chiffres ne parlent pas sans méthode

Les données régionales illustrent à la fois l’intérêt et les limites de l’information disponible.

L’annuaire statistique 2024 de la région du Nord-Ouest, publié par l’Institut national de la statistique du Cameroun, recense 5 714 jeunes participants aux activités sportives en 2022, dont 2 792 filles et 2 922 garçons. En 2023, le chiffre atteint 7 340, avec 3 628 filles et 3 712 garçons.

La progression du nombre de jeunes enregistrés est d’environ 28,5 %.

C’est un signal intéressant. Mais il ne permet pas, à lui seul, d’affirmer que la participation sportive de l’ensemble des jeunes de la région a augmenté dans les mêmes proportions. Il s’agit de données administratives, et non d’une enquête représentative de toute la population. Elles ne renseignent pas nécessairement sur la fréquence de la pratique, sa continuité ou les jeunes qui restent en dehors des dispositifs recensés.

Dans la région du Centre, l’annuaire statistique 2024 indique par ailleurs que certaines données relatives aux licences de football pour plusieurs saisons ne sont pas disponibles. Cela ne signifie pas qu’il n’existe aucun joueur licencié. Cela signifie que le tableau publié ne permet pas de les dénombrer.

La distinction est fondamentale : l’absence de données n’est pas la preuve de l’absence d’activité, mais elle limite la capacité à piloter et à évaluer une politique publique.

Pour investir efficacement, il faut savoir où se situent les besoins, quels publics sont insuffisamment desservis et quels équipements nécessitent une intervention. La statistique sportive ne devrait donc pas être une formalité administrative. Elle devrait être un instrument de décision et de responsabilité publique.

Qui a réellement la possibilité de pratiquer ?

Un système sportif ne se juge pas seulement à ses meilleurs éléments. Il se juge aussi à sa capacité à accueillir celles et ceux qui rencontrent le plus d’obstacles.

Une étude ethnographique de Bertho et de ses collègues sur les filles qui jouent au football à Yaoundé met en évidence le poids des normes de genre, des responsabilités domestiques et des inégalités de ressources dans leurs expériences sportives. Elle montre également comment des joueuses contestent ces contraintes.

Cette recherche porte sur un contexte précis et ne représente pas, à elle seule, l’ensemble du sport camerounais. Elle soulève néanmoins une question plus large : peut-on parler d’accès au sport lorsque les conditions sociales, matérielles ou culturelles rendent la pratique plus difficile pour certaines catégories de la population ?

Un terrain disponible ne garantit pas une pratique accessible si les déplacements sont difficiles, si les équipements sont inadaptés ou si les coûts sont prohibitifs. Une activité scolaire ne constitue pas nécessairement une filière de développement si les possibilités disparaissent à la sortie de l’établissement. Un programme de détection des talents ne saurait représenter l’ensemble d’une politique sportive s’il ne touche qu’une minorité de jeunes déjà favorisés par leur environnement.

L’inclusion doit être pensée dès la conception des politiques, intégrée aux budgets et évaluée dans les résultats. Elle ne peut se limiter à une déclaration d’intention.

Le sport ne produit pas automatiquement du développement

Il faut également remettre en question une idée séduisante : le sport serait, par nature, une solution aux problèmes sociaux.

Le sport peut contribuer à la santé, au bien-être, à la confiance en soi et au lien social. Mais ces effets ne découlent pas automatiquement de la pratique. Le chercheur Fred Coalter a précisément critiqué les affirmations trop générales sur les bénéfices sociaux du sport lorsqu’elles ne reposent pas sur une évaluation rigoureuse des programmes.

De leur côté, Côté et Hancock distinguent trois objectifs du sport chez les jeunes : la performance, la participation et le développement personnel. Ces objectifs peuvent se renforcer mutuellement, mais ils ne sont pas interchangeables.

Un programme peut détecter des talents sans élargir la participation. Un autre peut attirer davantage de jeunes sans leur proposer d’encadrement durable. Un troisième peut annoncer des objectifs éducatifs sans mesurer les effets obtenus.

Il faut donc cesser de considérer l’existence d’un programme comme la preuve de son efficacité.

L’évaluation doit donc porter sur des résultats concrets : les bénéficiaires atteints, les ressources mobilisées, la durée des effets et les possibilités de progression offertes.

Faire du développement sportif une ambition mesurable

Le Cameroun n’a pas à choisir entre le sport de haut niveau et le sport pour tous. Il doit réfléchir à la manière de les articuler.

Une politique sportive cohérente relierait l’éducation physique, les établissements scolaires, les clubs, les associations locales, la formation des entraîneurs et les structures de compétition. Elle établirait des indicateurs fiables de participation, suivrait l’état des infrastructures et examinerait les inégalités d’accès entre les territoires et les publics.

Elle préciserait également les responsabilités des institutions, les objectifs attendus des investissements et les méthodes permettant d’en mesurer les résultats.

Cela suppose de reconnaître les limites des données disponibles, d’améliorer leur collecte et de publier régulièrement des bilans compréhensibles. Cela suppose aussi de ne pas mesurer la réussite publique uniquement à l’aune des annonces, des dépenses engagées ou des performances internationales.

Il ne s’agit pas d’importer mécaniquement un modèle étranger. Chaque pays doit construire sa politique en fonction de son histoire, de ses ressources et de ses réalités sociales. Mais aucun modèle ne peut durablement se dispenser de trois exigences : des objectifs clairs, des moyens adaptés et une évaluation crédible.

Le Cameroun continuera, à juste titre, à célébrer ses champions. Ils inspirent, rassemblent et témoignent du potentiel sportif du pays.

Mais l’ambition doit aller plus loin. Elle doit concerner l’enfant qui souhaite découvrir l’athlétisme, la jeune fille qui veut poursuivre sa pratique, le jeune en situation de handicap qui cherche un équipement adapté et la communauté qui attend des infrastructures entretenues.

Une nation sportive ne se définit pas seulement par les champions qu’elle célèbre. Elle se définit par les possibilités qu’elle crée, les obstacles qu’elle lève et sa capacité à démontrer que ses institutions remplissent leur mission.

Un athlète peut gagner une médaille. Un système sportif doit donner à chacun la possibilité de pratiquer.

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